L’homme qui parlait aux animaux
Fable adaptée des Contes des Mille et une nuits.

par Sylvie Brossard, Lasalle





C’était dans l’antiquité des temps, dans les temps lointains, il y avait un marchand qui était très riche. Il avait plusieurs maisons à la campagne où il s’occupait de plusieurs animaux. Il se retira avec sa femme et ses enfants sur l’une de ses terres pour la faire fructifier lui-même. Ce marchand avait le don de parler et d’entendre le langage des animaux, mais il ne pouvait  le dire à quiconque car il risquait de se faire pendre. On aurait pu croire qu’il était un mauvais génie¹ et on aurait cherché à s’en débarrasser.


Toujours le matin, il allait faire un brin de causette avec eux avant de commencer sa journée de travail au champ.


Il entendit l’âne qui parlait au bœuf, alors qu’un jour il se reposait paisiblement sur l’herbe fraîche et qu’il regardait ses enfants jouer : « J’ai entendu le Roi dire à son Grand Vizir que notre valeureux Maître devenait trop riche et prospère avec ses terres et qu’il avait l’intention de l’emprisonner puis de lui couper la tête, mais pas avant de lui avoir révélé son secret avec les animaux. »


Le bœuf qu’on surnommait le « Ti-Coune », ne comprenait pas pourquoi le Roi et son Grand Vizir voulaient le tuer. Il était d’une naïveté accablante.


« Vous ne démentez pas, lui dit-il, le nom d’idiot qu’on vous a donné : vous êtes trop simple et trop naïf. Sa Majesté Notre Roi est un tyran qui se délecte de son pouvoir et il prend toujours conseil de son bras droit le Grand Vizir qui déteste notre maître parce qu’il devient de plus en plus riche avec ses nombreuses terres fertiles et surtout il veut découvrir son secret avec les animaux. »


« Mais comment le Roi sait-il que notre Maître possède ce don ? » demanda le bœuf Ti-Coune.


« Je crois que c’est sa femme qui l’a ensorcelé, répliqua l’âne qu’on surnommait l’Éveillé, sa femme qu’il chérit tant, sa bien-aimée, sa colombe, sa part de bonheur sur la terre, sa lune d’entre les lunes, sa lune parmi les étoiles, sa rose parmi les jasmins, son petit délice parmi les délices, sa splendeur parmi les splendeurs, son délice sucré, son étoile du matin, sa petite merveille n’est qu’une vilaine petite vipère aux crocs bien aiguisés et assoiffée de pouvoir qui désire obstinément devenir l’épouse de Sa Majesté tout en cherchant à se débarrasser de son Grand Vizir. Elle ne veut partager son pouvoir avec personne. Elle veut que son mari révèle au Roi comment il s’y prend pour comprendre et parler aux animaux pour ensuite partager ce secret avec lui.

Mais comment sa femme sait-elle qu’il possède ce don ? Je croyais qu’il ne voulait rien lui dire ? » demanda Ti-Coune.


L’éveillé reprit la conversation qu’il avait entendue entre le Maître et sa femme :

« La traîtresse, qui l’entendait souvent rire lorsqu’il était en présence des animaux, lui dit :

-Apprenez-moi pourquoi vous riez si fort, afin que j’en ris aussi avec vous.

-Ma femme, lui répondit le marchand, contentez-vous de m’entendre rire.

-Non, reprit-elle, j’en veux savoir le sujet.

-Je ne puis vous donner cette satisfaction, repartit le mari; sachez que je ris de ce que notre âne a dit à notre bœuf; le reste est un secret qu’il ne m’est pas permis de vous révéler. 


Elle le supplia autant qu’elle le pu et devant son refus elle commença à pleurer et alla s’enfermer dans sa chambre. 

-Vous n’êtes pas sage, lui dit-il, de vous affliger de la sorte ; la chose n’en vaut pas la peine; et il vous est aussi peu important de la savoir, qu’il m’importe beaucoup à moi de la tenir secrète. N’y pensez donc plus, je vous en conjure.

-J’y pense si bien encore, répondit sa femme, que je ne cesserai de pleurer que lorsque vous aurez satisfait ma curiosité.


Devant son opiniâtreté, il fit venir le père, la mère et toute la famille de sa femme pour qu’ils puissent la convaincre d’arrêter de s’acharner sur son secret. Ils employèrent toutes leurs éloquences pour lui faire entendre raison, mais elle continuait à s’entêter et alla jusqu’à déclarer qu’elle en mourrait s’il le fallait, mais elle ne voulait absolument pas renoncer à connaître son fameux secret. Quand ses propres enfants apprirent qu’elle n’écoutait rien ni personne et qu’elle s’obstinait à rejeter tous les arguments pour la faire changer d’idée, ils se mirent à pleurer car ils ne voulaient pas qu’elle se laisse mourir pour une chose aussi peu importante. Ils tentèrent de persuader notre Maître de lui révéler son secret sinon ils ne lui pardonneraient jamais la perte de leur mère. Il ne savait plus lui-même où il en était. Devait-il sacrifier sa vie pour sauver celle de sa femme ? Finalement, il abdiqua et lui révéla son secret tant il était touché par ses larmes et aussi par crainte de la perdre elle et ses enfants. Bien entendu, aussi fourbe qu’elle puisse se montrer, elle lui jura sur la tête du Grand Prophète de garder son secret jusqu’à sa propre mort. »


L’âne et le boeuf se turent après cet entretien, dont le marchand ne perdit aucune parole.


Il se sentit bouleversé, terrassé, écrasé par une peine fulgurante, comme si un poignard venait de lui transpercer le cœur. Il s’écroula par terre et se mit à geindre. Il aurait voulu pleurer toutes les larmes de son corps, mais il en était incapable parce que sa peine allait bien au-delà des larmes. Il sentit un gouffre s’ouvrir en lui, un gouffre sans fond où il sentait qu’il s’enfonçait inévitablement. Il aimait tellement sa femme que cette annonce sur sa trahison le laissa complètement ravagé intérieurement. Elle était son bonheur, sa raison de vivre et voilà que maintenant il se retrouvait devant rien, absolument rien.


Tout à coup le silence se fit en lui et une fulgurance d’intelligence, comme un éclair traversa son œil. Puis il sourit, se releva et se mit à courir jusqu’à chez lui.


Il appela tous les gens de sa maison et leur dit :


« Emballez tout, dépêchez-vous, formez une gigantesque caravane, mettez tous mes biens à l’abris, dépêchez-vous ! On embarque tout, allez, allez, dépêchez-vous ! »

Et les gens se mirent à tout ranger et à tout emballer. Il alla voir sa femme et lui dit : « Oh ma femme,  toi que j’ai aimée plus que tout au monde, toi que j’ai chérie, adorée, vénérée. Toi, qui a toujours été une source d’inspiration et d’admiration pour moi, toi qui as été la plus admirable et la plus dévouée des mères, oh, toi qui m’as toujours accompagné et soutenu dans mes multiples aventures pour devenir le prospère marchand que je suis devenu, tu m’as trahi et tu as révélé mon secret au Roi avec qui tu as projeté de te marier aussitôt après ma mort. Je ne suis plus rien maintenant et serai bientôt un homme mort. Je te laisse la vie sauve car je veux que tu partes avec nos enfants et que vous soyez à l’abri chez le Roi voisin mon cousin. »


Cette femme qui avait la sagesse des femmes d’Orient sentit que ce n’était pas le moment d’argumenter. Elle sentit le danger qui pesait sur elle et sur ses enfants. Alors, elle a dit :

« Oh mon mari, comme je regrette ce que j’ai fait. Je ne suis qu’une ingrate qui ne te mérite pas, tu es d’une grande bonté et d’une grande magnanimité car tu aurais pu me tuer pour ma trahison. »

Elle se jeta à ses pieds et l’implora de venir avec eux afin d’échapper à une mort certaine. Elle lui baisa les pieds et lui demanda mille fois pardon, mais rien n’y fit.


« Oh mon aimée, pleurons ! Pleurons les larmes amères de la séparation. »


Et ils ont pleuré ensemble. Il lui a dit :

« Tu vas te joindre à la caravane. Tu vas partir et plus jamais nous nous reverrons. Adieu femme ingrate. Tu m’as profondément blessé et jamais je ne pourrai te pardonner ta trahison. Pars et ne reviens plus jamais dans mes terres. À ton départ, je brûlerai tout : la maison, les récoltes, les animaux et j’irai me livrer moi-même au Roi. »


Il resta dans la maison toute vide. Il n’y avait qu’un vieux serviteur qui était trop vieux et qui ne voulait pas bouger. La maison était entièrement vide. Il y resta pendant huit jours.


Finalement il se rendit à la cour du Roi et il cru avoir une vision lorsqu’il vit à l’entrée de son palais son vieux serviteur qui avait refusé de quitter sa maison. Il était vêtu d’une longue robe jaune ocre en soie finement tissée, une soie si fine et légère qu’on pouvait deviner sous le tissu sa silhouette chétive et recourbée. Il portait à la main une magnifique bague ornée d’une émeraude et dans l’autre un grand sabre. Un cadeau du Roi, pensa le marchand, et peut-être que c’est lui qui me tuera avec son sabre. Quelle cruauté que de m’infliger mon propre serviteur comme bourreau !


« Je vous salue bien bas, oh, mon Roi de Samarcande. Que Votre Majesté me pardonne mon indiscrétion et que j’en sois damné à jamais pour cette offense, mais puis-je Vous demander ce que mon humble et fidèle serviteur fait dans Votre cour ? J’en ai fait un des Seigneurs de ma cour pour sa loyauté envers moi et envers toi. Je lui avais demandé de persuader ta femme de me livrer ton secret en te trahissant. Je n’ai jamais eu l’intention ni de te tuer ni de la marier après ta mort. J’ai trop besoin de ton intelligence et de ton don pour conquérir d’autres royaumes. Tu me serviras à agrandir mon royaume et sachesque ta femme est une créature cupide et perfide qui n’a su résister à la tentation du pouvoir et de la richesse. Elle ne mérite pas de vivre, mais dans ta grande bonté tu lui as laissé la vie sauve. Ta bienveillance sera un bénéfique pour ce royaume sur lequel j’ai régné en despote pendant 25 ans. Ton fidèle serviteur m’a raconté comment vous vous êtes séparés et comment tu as renoncé à tout ce que tu possédais pour venir te livrer à moi. Ton grand courage est un exemple pour ma cour et je te couvrirai le corps de sequins² et je te nomme Premier Vizir. J’ai ici dans mon harem mille femmes qui sauront te satisfaire et te combler pour remplacer ta sournoise épouse. »


Et le marchand remercia les cieux d’avoir la vie sauve et il était d’autant plus heureux qu’il n’avait plus à cacher ce don à la face du monde. Mais il restait amer d’avoir perdu sa famille à tout jamais…


Fin


¹ Génie : Esprit ou être mythique détenteur de pouvoirs magiques ou être allégorique personnifiant une idée abstraite.

² Séquin : Ducat crée à Venise à la fin du XIIIe s., qui devint la monnaie du grand commerce méditerranéen et fut imité dans tout l’Europe.